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Carte ancienne des Petites Antilles par Bellin, XVIIIe siècle : la Guadeloupe et la Martinique, deux îles au destin opposé pendant la Révolution

Guadeloupe et Martinique face à la Révolution française : deux îles sœurs, deux destins opposés

Entre 1789 et 1802, la Guadeloupe et la Martinique, pourtant si proches, ont vécu la Révolution française de manières radicalement différentes. L'une a connu la liberté, la guillotine et un sacrifice héroïque ; l'autre a traversé cette période sous pavillon britannique, sans jamais voir l'esclavage aboli. Retour sur une décennie qui explique encore aujourd'hui bien des différences entre les deux îles.

1794 : la Convention abolit l'esclavage

Le 4 février 1794 (16 pluviôse an II), la Convention nationale vote à Paris l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies françaises. C'est la première abolition de l'histoire de France. Mais entre le décret et son application aux Antilles, tout va dépendre de qui contrôle chaque île.

La Martinique : les planteurs choisissent l'Angleterre

En Martinique, les grands planteurs royalistes refusent la Révolution et, surtout, l'abolition qui s'annonce. Le 19 février 1794, des représentants des planteurs de Martinique, de Guadeloupe et de Saint-Domingue signent à Londres l'accord de Whitehall : ils invitent la Grande-Bretagne à occuper leurs îles en échange du maintien de l'esclavage et de leurs propriétés.

Dès le 6 février 1794, les troupes britanniques de l'amiral John Jervis débarquent en Martinique, aidées par les planteurs, face à la garnison républicaine du général Rochambeau qui capitule en mars. L'île devient une possession britanniquement administrée, avec les planteurs aux commandes.

Conséquence majeure : le décret d'abolition de février 1794 ne sera jamais appliqué en Martinique. Ni la Révolution, ni la Terreur, ni la guillotine n'y arriveront. L'esclavage n'y connaîtra aucune interruption. L'occupation dure jusqu'au traité d'Amiens du 25 mars 1802, par lequel la Grande-Bretagne restitue l'île à la France.

La Guadeloupe : Victor Hugues, la liberté et la Terreur

La Guadeloupe est elle aussi occupée par les Anglais en avril 1794. Mais la Convention envoie le commissaire Victor Hugues, qui débarque en juin 1794 avec environ 1 150 hommes, un décret d'abolition… et une guillotine.

Hugues proclame immédiatement l'abolition de l'esclavage. Des milliers de nouveaux libres rejoignent les rangs républicains, et les Anglais sont chassés de l'île en octobre 1794. S'ensuit une répression violente contre les colons royalistes qui avaient collaboré avec l'Angleterre : un tribunal révolutionnaire condamne à mort plusieurs centaines de personnes, guillotinées ou fusillées. Les historiens évoquent des chiffres de l'ordre de plusieurs centaines d'exécutions (environ 300 émigrés fusillés dans un épisode, environ 500 personnes ayant combattu aux côtés des Anglais exécutées selon d'autres sources), beaucoup d'autres colons avaient fui l'île. On surnommera Hugues le « Robespierre des colonies ».

 

Pendant huit ans, la Guadeloupe vit donc sans esclavage, même si Hugues impose aux « nouveaux citoyens » un travail obligatoire dans les habitations, une liberté très encadrée.

1801-1802 : la crise, Richepance et le sacrifice de Delgrès

En 1801, le contre-amiral Lacrosse, nommé capitaine général par Bonaparte (alors Premier Consul — le Directoire a été renversé fin 1799), multiplie les vexations contre les officiers de couleur. Le 21 octobre 1801, la garnison de Pointe-à-Pitre se soulève ; Lacrosse est arrêté puis expulsé de l'île début novembre. Un conseil provisoire dirigé par le chef de brigade Magloire Pélage administre la colonie, tout en proclamant sa fidélité à la France.

Bonaparte y voit une rébellion. Le 6 mai 1802, le général Antoine Richepance débarque en Guadeloupe à la tête d'un corps expéditionnaire de plus de 3 500 hommes. Quand il entreprend de désarmer et d'humilier les soldats de couleur, une partie d'entre eux, autour du colonel Louis Delgrès, entre en résistance. Le 10 mai 1802, Delgrès signe sa célèbre proclamation « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir », sous la devise « Vivre libre ou mourir ».

Après des combats acharnés à Basse-Terre puis la mort de Joseph Ignace et de ses hommes à Baimbridge le 25-26 mai, Delgrès se retranche sur les hauteurs de Matouba, à Saint-Claude. Le 28 mai 1802, encerclés à l'habitation Danglemont, Delgrès et environ 300 compagnons se font sauter avec leurs barils de poudre plutôt que de se rendre. Richepance meurt de la fièvre jaune quelques mois plus tard, le 3 septembre 1802, et Lacrosse, revenu, poursuit une répression féroce.

La Paix d'Amiens, tableau de Jules-Claude Ziegler : Joseph Bonaparte et Lord Cornwallis signent le traité qui rend la Martinique à la France en 1802

« La Paix d'Amiens », huile sur toile de Jules-Claude Ziegler (1853), musée de Picardie, Amiens. Joseph Bonaparte serre la main de Lord Cornwallis lors de la signature du traité, le 25 mars 1802.

La paix d'Amiens : l'Angleterre rend ses colonies à la France

Pendant que la Guadeloupe s'embrase, la diplomatie redessine la carte des Antilles. Le 25 mars 1802 (4 germinal an X), après dix ans de guerre, la France et la Grande-Bretagne signent la paix à Amiens, Joseph Bonaparte, frère aîné du Premier Consul, pour la France ; Lord Cornwallis pour l'Angleterre, aux côtés de l'Espagne et de la République batave.

Son article III est décisif pour notre histoire : la Grande-Bretagne restitue à la France les colonies occupées pendant la guerre : la Martinique, Tobago et Sainte-Lucie, mais conserve la Trinité (prise à l'Espagne) et Ceylan. La Martinique redevient donc française après huit ans d'occupation britannique, avec son ordre esclavagiste intact. C'est précisément pour organiser le régime de ces colonies restituées que la loi du 20 mai 1802 est votée deux mois plus tard. La paix sera de courte durée : dès mai 1803, la guerre reprend entre les deux puissances.

Le rétablissement de l'esclavage : deux textes pour deux situations

C'est ici que le destin des deux îles se rejoint tragiquement, par deux textes distincts :

La loi du 20 mai 1802 maintient l'esclavage dans les colonies restituées par le traité d'Amiens où l'abolition de 1794 n'avait jamais été appliquée : la Martinique, Tobago et Sainte-Lucie. En Martinique, il n'y a donc juridiquement pas de « rétablissement » : l'esclavage n'y avait jamais cessé.

En Guadeloupe, où l'abolition était effective depuis 1794, l'esclavage est réimposé par la force militaire de Richepance dès l'été 1802, puis formalisé par un arrêté consulaire du 16 juillet 1802, longtemps ignoré de l'historiographie, son original n'a été retrouvé aux Archives nationales qu'en 2007. La Guadeloupe est ainsi le seul territoire au monde où des hommes et des femmes libres ont été officiellement remis en esclavage.

L'arrêté consulaire du 16 juillet 1802 : un texte signé Bonaparte… et tenu secret

Le document est saisissant de sobriété. Daté de « Paris, le 27 messidor an 10 de la République une et indivisible » (16 juillet 1802), il tient en deux articles, rédigés à la main sur un formulaire de « Minute d'Arrêté » du ministère, et signé « Le Premier Consul, Bonaparte ». L'article 1er dispose que « la colonie de la Guadeloupe et dépendances sera régie, à l'instar de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tabago et des colonies orientales, par les mêmes lois qui y étaient en vigueur en 1789 ». L'article 2 en confie l'exécution au ministre de la Marine et des Colonies.

Le mot « esclavage » n'y figure pas une seule fois. Revenir aux « lois en vigueur en 1789 », c'est pourtant rétablir le Code noir et tout l'ordre esclavagiste d'Ancien Régime. Autre singularité : une mention marginale précise que l'expédition a été envoyée le lendemain « au Ministre de la Marine (à lui seul) ». L'arrêté ne fut jamais publié au Bulletin des lois,  fait très inhabituel pour un texte de cette portée. Ce quasi-secret explique que l'historiographie l'ait longtemps cherché en vain : plusieurs historiens guadeloupéens en supposaient l'existence, mais l'original n'a été retrouvé aux Archives nationales qu'à la fin de l'année 2007, et son analyse a été publiée par les juristes Jean-François Niort et Jérémy Richard. Ces derniers soulignent en outre son illégalité au regard du droit de l'époque : la loi du 20 mai 1802 ne visait pas la Guadeloupe, et un simple arrêté consulaire ne pouvait défaire une abolition votée par une assemblée législative.

Arrêté consulaire du 16 juillet 1802 signé Bonaparte rétablissant l'esclavage en Guadeloupe - Archives nationales

Minute originale de l'arrêté consulaire du 27 messidor an X (16 juillet 1802), signée du Premier Consul Bonaparte. Le mot « esclavage » n'y apparaît pas : le texte se contente de rétablir « les lois qui y étaient en vigueur en 1789 ». Archives nationales, Paris

Circulaire du préfet colonial Lescallier, 1803 : application du rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe

Circulaire du préfet colonial Daniel Lescallier aux commissaires des quartiers de la Guadeloupe, 6 prairial an XI (26 mai 1803) : le retour aux « Lois qui existoient avant 1789 » et la « restitution à leurs maîtres » des cultivateurs. Reproduction via Wikimedia Commons.

Sur le terrain : la circulaire du préfet Lescallier et la « police rurale »

Le second document montre comment ce texte parisien s'est traduit dans la vie des Guadeloupéens. Il s'agit d'une circulaire imprimée, datée « à la Pointe-à-Pitre, île Guadeloupe, le 6 prairial an 11 » (26 mai 1803), adressée par « le conseiller d'État, préfet de la Guadeloupe et dépendances », Daniel Lescallier, ancien partisan de l'abolition rallié au régime, aux commissaires des quartiers de l'île, après publication de l'arrêté par le capitaine général.

La circulaire annonce que la colonie « sera régie à l'instar des autres Colonies de France, et par les mêmes Lois qui existoient avant 1789 ». Elle détaille les mesures déjà prises : « la vérification de l'état des libres », « la rentrée sur leurs habitations respectives » et « la restitution à leurs maîtres des cultivateurs et domestiques divagans », c'est-à-dire le retour forcé en servitude des hommes et des femmes libres depuis 1794. Elle cite l'arrêté de « police rurale » (2 floréal an XI / 22 avril 1803), dont le titre premier affirme : « Le régime qui existoit avant 1789 fait la base des principes qui doivent être suivis dans les Colonies, pour la gestion des habitations et la police rurale ». Cette réglementation reprenait pour l'essentiel les articles du Code noir. La circulaire annonce enfin la réintégration des colons émigrés dans leurs propriétés séquestrées : l'ancien ordre colonial est intégralement restauré, au prix d'une répression qui fit des milliers de morts, de déportés et de remises en esclavage.

Et Joséphine dans tout ça ?

La tradition populaire attribue à Joséphine de Beauharnais, épouse martiniquaise de Bonaparte et fille de planteurs, un rôle décisif dans le rétablissement de l'esclavage. Les historiens sont aujourd'hui beaucoup plus prudents : rien dans sa correspondance ni dans les témoignages contemporains ne l'associe formellement à cette décision. C'est Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène, qui invoqua les « clameurs » des colons — sans citer Joséphine. Pour les chercheurs, la décision s'explique avant tout par les intérêts économiques du lobby des planteurs et par le contexte diplomatique avec l'Angleterre. Ce qui n'exonère en rien Joséphine, issue du monde des habitations esclavagistes et qui n'a laissé aucune trace d'opposition à ce rétablissement. En Martinique, sa statue à Fort-de-France fut décapitée en 1991 puis déboulonnée en 2020, signe que la mémoire reste vive.

Deux mémoires, deux identités

Ce passé éclaire une différence souvent commentée entre les deux îles : la Guadeloupe a connu la liberté, l'a défendue les armes à la main et l'a perdue dans le sang ; la Martinique est passée directement de l'Ancien Régime esclavagiste à l'Empire esclavagiste, sans rupture. Delgrès, Ignace et la mulâtresse Solitude sont aujourd'hui des figures majeures de la mémoire guadeloupéenne. Il faudra attendre le décret du 27 avril 1848, porté par Victor Schœlcher, pour que l'esclavage soit définitivement aboli dans les deux îles.

Sources

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